Rapport général des deux journées doctorales et postdoctorales

Rapport général des deux journées doctorales et postdoctorales

Révérend Père Recteur,

Cher Professeur Emmanuel FALQUE,

Révérends Pères Docteurs et Doctorants,

Chers Pères Formateurs

Chers frères Séminaristes,

Au terme ce parcours philosophique de haut vol, permettez-moi de dire toute ma gratitude à l’endroit du professeur Emmanuel Falque, à l’endroit des docteurs et doctorants es philosophie qui nous ont abreuvés aux diverses sources de la connaissance philosophique tant médiévales, modernes et contemporaines. Je voudrais aussi vous remercier, vous chers amis et frères pour votre présence non seulement effective mais aussi hautement participative.

En effet, introduits par une messe pontificale célébrée par Monseigneur Cyrille Eugène HOUNDEKON, nous fûmes portés par les remous de l’histoire pour vivre l’expérience inédite de la Première délocalisation de l’Institut Catholique de Paris hors de la France. Une délocalisation qui se veut être faite en Afrique et qui plus est au Bénin et comble de grâces et de bénédictions, dans notre institution qui en cette année de grâce 2017 célèbre son jubilé d’or. Ces journées doctorales et postdoctorales nous amènent à poursuivre notre leitmotiv récent hérité de notre Journée Philosophique : « non scholae sed vitae discimus. » nous n’étudions pas pour l’école mais pour la vie.

Le mardi 14 mars 2017, nous avons eu droit à un ensemble de cinq (5) conférences qui ont essayé de nous amener à saisir de façon on ne peut plus méthodologique, les notions du Corps et de la Parole, qui constituent le terme de nos journées doctorales et postdoctorales : Corps et Parole.

En premier lieu, nous avons exploré avec Charles de Bovelles le rapport que l’on pourrait établir entre corps et parole. Ici, nous avons découvert que pour Charles de Bovelles, le corps est à percevoir comme lieu d’accomplissement humain qui nous mène à la saisie du désir comme forme de parole corporelle, tout en passant par la parole comme particularité du corps humain.

Toujours dans cette mouvance médiéviste, nous avons exploré la considération du Corps chez les médiévaux, pour finir par découvrir chez eux, le rôle et l’usage du corps, l’éthique et les usages sociaux du corps. En résumé, nous pouvons retenir que pour les médiévaux, l’âme est dans le corps ce que le Christ est dans le monde.

Mais qu’est-ce qui nous convainc que nous avons un corps ? D’où nous vient cette certitude ? Et cette dernière est-elle vraie ? Voilà autant d’interrogations que la troisième conférence intitulée le statut de la certitude chez Spinoza, approche métaphysique, épistémique et politique essaie de donner réponse. Cette certitude chez Spinoza consiste simplement à penser adéquatement ce que nous pensons et, spécialement à nous penser adéquatement.

Dans la soirée d’hier, la conférence développée par le Père Albert OGOUGBE nous a fait nous mettre à l’école de Michel Henry pour découvrir sa philosophie de la chair. Pour cet auteur, moi et chair ne font qu’un. Et le corps est un objet de la pensée phénoménologique.

Le déploiement de la communication du Père Albert OGOUGBE, nous fait découvrir chez Husserl en un premier temps, que le corps est un objet de la pensée phénoménologique. Maine de Biran par suite, nous fera découvrir quant à lui, la notion du corps propre de la philosophie, en tant qu’intelligibilité de la relation. Michel Henry pour sa part nous fera découvrir, la manifestation phénoménologique du corps propre d’une part, d’autre part, nous avons vu à son école la notion du corps subjectif. Dans le déploiement de sa philosophie, Michel Henry nous amène à passer du corps à la chair, puis au corps de chair, et enfin à découvrir la chair comme existence individuée. Ce qui revient à la définir comme auto-donation pathétique.

La deuxième communication de l’après-midi d’hier, dans la foulée de la précédente nous fut présentée par le père Bernardin BOKO. Et tout en s’appuyant sur la philosophie de Michel Henry, elle a eu comme axe de réflexion, le corps et la parole de vie chez Michel Henry. Pourquoi cet axe de réflexion ? C’est tout simplement parce que la phénoménologie de Michel Henry est une phénoménologie de la vie d’une part et d’autre part parce que l’appel de la vie est perçu comme lieu inséparable du corps et de la parole. Nous retenons de cette communication que la pensée de la chair renvoie à celle du corps, et qu’il existe une connexion originaire et une réciprocité entre vie et chair.

Le mercredi 15 mars 2017, les conférences auxquelles, nous avons assisté, se sont donnés pour mission de nous conduire davantage sur le odos de la saisie complète de la notion du corps et de la parole à travers la pensée de trois philosophes modernes et contemporains tels que Heidegger, Merleau-Ponty, Charles Taylor et deux communications d’ordre thématique.

Avec le père Roland TECHOU, nous avons découvert très tôt ce matin Heidegger et la corporéité du dasein. L’objectif de cette communication était de montrer que le corps n’est rien de corporel sinon le lieu d’être de l’humain de l’être. Dans son développement, le conférencier s’est évertué à montrer que la philosophie heideggérienne se résume à l’élaboration d’une philosophie du retour à soi dans laquelle le Dasein – l’homme – « désincarné et asexué apparaît comme la figure accomplie de l’être humain ». Cet aspect du dasein n’est nullement une entreprise de « manipulation de l’humain » comme l’insinuerait la phénoménologie contemporaine. Dans la défense de son maître à penser, le conférencier finira par substituer au terme « corporalité » la notion de « corporéité » pour désigner le corps-propre du Dasein. Il pose ainsi l’évidence du corps-propre, qu’il appelle encore « corps vif » avant de montrer la double difficulté de penser le corps : d’une part il est impossible de biologiser le corps et d’autre part il importe de notifier la forte liaison qui existe entre le phénomène du corps et celui de la vie. En dernier ressort, le conférencier abordera la notion de l’être-propre. Il tentera ici de justifier, dans la perspective heideggérienne, que « l’être-corps – leiben – relève de l’être-au-monde » : le Dasein n’est pas un être fermé sur lui-même, mais entretient un rapport avec le monde. Toutefois, malgré toute la splendeur de sa pensée, Heidegger n’échappera aucunement à la dualité traditionnelle qu’il réfutait car il finira par réduire entièrement le Dasein à l’homme tout court.

Dans le débat qui a fait suite à la conférence du Père TECHOU, on s’est surtout demandé si Heidegger est resté chrétien jusqu’au terme de sa vie. Au-delà des réponses données par le conférencier pour qui Heidegger est resté profondément chrétien peut-être pas catholique jusqu’au terme de sa vie, il est important de retenir cette assertion : Il faut séparer Dieu de l’être pour mieux saisir l’être de Dieu.

La septième conférence de ces journées doctorales et postdoctorales portait sur « Le corps comme médiation et ouverture de l’homme au monde chez Merleau-Ponty ». Dans l’éminent développement du père Noël DOOLALILA, nous retenons que la perception qui présuppose la notion de corps est ce qui, dans la perspective Pontyenne, fait de l’homme dans le monde, un être qui a du monde, ce qui confère donc au corps son rôle de médiation et d’ouverture. Dans la notion de corps pour Merleau-Ponty, il faut distinguer le corps objectif du corps propre qui, -ici est entendu comme « foyer de sens et horizon de mon vécu » -, spécifie l’homme et le fait participer à la « chair du monde ». Comme tel, le corps propre est ce qui fonde l’intersubjectivité et l’incorporéité, en ce sens qu’il offre à l’homme la possibilité de faire l’expérience de l’autre, de s’ouvrir à l’autre. Cette ouverture au monde que Merleau-Ponty désigne par « chiasme », est manifeste à travers la sexualité, le cogito tacite dans le domaine de l’art, les jeux, et surtout le langage. A ce niveau, Merleau-Ponty distingue la parole parlante, c’est-à-dire ce qui a un sens, et la parole parlée identifiable à un balbutiement naturel.

La huitième conférence animée par le père Justin AGOSSOUKPÊVI n’évoquait pas un auteur spécifique mais plutôt un thème spécifique : Le langage du corps. Dans la première des trois parties de sa communication, le conférencier, notifiait que chez les classiques, notamment chez Platon et dans la spiritualité orientale et catholique, le corps est bien souvent méprisé parce que saisi comme un simple objet matériel et tangible. La deuxième partie qui portait sur le symbolisme du corps nous a permis de saisir le symbole comme une réalité visible renvoyant à quelque chose de plus profond et de plus intérieur donnant à voir l’invisible. Le symbolisme du corps renvoie à l’identité ; autrement dit le corps est le principe d’identité. Dans la dernière partie de sa communication, le père Justin a posé le langage comme le moteur d’une communication non verbale, c’est-à-dire un échange n’ayant recours qu’aux gestes et autres signaux. Faisant alors une ouverture sur la sagesse africaine, le conférencier a montré qu’en Afrique la réalité du corps traduit la profondeur même de l’âme. Même le corps représenté en image exprime une personne, celle qu’elle représente. Chez les philosophes personnalistes, remarque enfin le conférencier, la densité de la réalité que symbolise le corps humain peut se résumer en trois points à savoir : le corps comme manifestation de la personne humaine, le corps comme remédiation des relations existentielles, puis le corps comme sujet à respecter et à promouvoir.

La conférence sur le corps social chez Charles Taylor affirme dès le départ que le corps et la parole se compénètrent dans une dialectique herméneutique, car la parole est à la fois oikos et odos c’est-à-dire, lieu, espace de gestation et de maturation du sens, et vecteur, canal ou moyen de transmission et d’expression de cette réalité qu’est le corps.

Si chez Taylor la notion de “corps social” n’existe pas ainsi libellée, la réalité n’en demeure pas moins présente dans sa pensée. Le conférencier a alors induit une analogie assez pertinente entre la notion du corps et celle de la société. Son exposé a été présenté en trois grande parties : L’arrière-plan : une dimension éthico-métaphysique ; les imaginaires sociaux et le langage, un lieu de cohérence pour le corps social.

La notion de l’arrière-plan renvoie particulièrement à la question de l’ontologie morale chez Taylor. En effet, pour notre philosophe canadien, penser et construire le corps social, c’est trouver les lieux-sources de son expression. Et cette raison qui fonde le corps social se nourrit avant tout du sens même que chaque individu se découvre dans l’esprit d’une quête constante de lui-même en tant que agent moral engagé. « Mon identité est l’horizon à l’intérieur duquel je peux prendre position »[1]. Cette ontologie fondée sur la notion aristotélicienne du bien se veut foncièrement existentielle et donc principe de l’agir humain incarné. Le moi devient ainsi un agent moral engagé qui apprend à discriminer ses actes en contexte. L’arrière-plan ou monde de signification est perçu comme un horizon de sens qui modèle aussi bien l’identité de l’individu que la complexité du vivre ensemble dans la société. L’arrière-plan chez Taylor s’appuie en fait sur une phénoménologie de l’explication progressive d’un sens. Cet arrière-plan est aussi lié à la notion d’imaginaires sociaux.

Ensuite, il en arrive à la notion d’imaginaires sociaux en montrant que la conception du corps social, ou la société perçue comme un tout organique, repose sur un fond moral. Si l’ontologie est fondement de l’action sociale, cette dernière n’est ni neutre, ni le fruit du hasard. C’est pourquoi les imaginaires sociaux sont une compréhension commune admise de tous et non une théorie sociale inventée par quelques uns. L’imaginaire social comme compréhension va au-delà de nos actions particulières et rend possible une meilleure compréhension de soi, surtout sur le plan socio culturel et politique. Cette compréhension ne peut se dévoiler que par le langage.

Le moi taylorien est un être complexe et pluridimensionnel, doué d’une nature dialogique. La communauté apparait alors comme un corps où chaque moi se saisit dans une auto interprétation et une narration de soi. Ainsi, un moi n’existe qu’à l’intérieur de ce que Taylor appelle des réseaux d’interlocutions. Dans le dialogue le moi reste lié aussi à ceux qui sont absents ou même déjà morts.

[1] Charles Taylor, Les Sources du Moi. La formation de l’identité moderne, Seuil, Paris 1998, 46..

La dixième et dernière conférence de ces journées doctorales et postdoctorales fut présentée par le Professeur Emmanuel Falque qui de façon thématique nous a instruits à partir du thème En chair et en os, la résurrection de la chair, un problème philosophique. Articulée en trois points à savoir : la chair et le corps, le corps mort et âme et corps, la conférence de Monsieur Emmanuel Falque nous invite en un premier lieu à passer le rubicond. Pour le professeur Emmanuel, le corps organique doit se penser dans la philosophie. Du premier point : chair et corps, nous devons penser une intégration de la chair dans le corps et du corps dans la chair. A cet effet, il faudra que la chair devienne corps et que le vécu devienne organique. Du second point intitulé le corps mort, il nous faut avoir à l’esprit la pensée de la décomposition du corps qui en est la putréfaction. Car nous sommes créés mortels et le péché est le passage de la mortalité à la mort. Le troisième point qui intitulé âme et corps, nous fait revisiter la tradition hylémorphique qui prend en compte trois types d’âmes à savoir, la sensitive, la végétative et l’intellective afin de mieux saisir l’homme dans sa totalité. Quant au problème de la résurrection de la chair, le Professeur Emmanuel Falque a affirmé que l’on ressuscite avec sa chair, mais une chair insérée dans le corps. Le Professeur Emmanuel Falque a entre autre affirmé que c’est un abus de dire que l’on a en face de soi un homme mort, car l’on dit de quelqu’un qu’il est mort parce qu’il n’est plus homme (âme et corps), parce qu’il a perdu le principe de vie. Autrement dit, il ne peut y avoir d’homme qui soit sans âme et corps.

Narcisse Malko N’OUEMOU

Séminariste en Philo II