4e DIMANCHE DE CAREME C

1ère Lecture : Jos 5, 10-12
Psaume 33 : Goûtez et voyez comme est bon le Seigneur !
Evangile : Lc 15, 1-3.13-31.

“Celui qui retourne vers son père n’est plus le même que celui qui était parti”

Frères et sœurs dans le Christ, chers amis séminaristes, et vous chers lecteurs,

en ce 4e dimanche de carême, où dans la plupart des paroisses l’évangile de l’Aveugle de naissance a été lu pour aider nos frères les catéchumènes à faire un pas de plus dans la découverte et la connaissance de Jésus, « Lumière du monde », il nous est plutôt proposé ici, l’évangile de l’Enfant prodigue. Redécouvrons-le!  Les pharisiens critiquent Jésus parce qu’il fait bon accueil aux pécheurs et aux publicains et mangent avec eux! A leurs yeux et dans leur logique, Jésus par ce comportement perd toute crédibilité. Or, nous le savons bien, Jésus ne fait que ce qu’il voit faire son Père!

Mais pour les pharisiens, manger avec les pécheurs ou être simplement avec eux, c’est se compromettre et compromettre la loi de Moïse! Pour eux, aucun commerce avec l’impie, l’impur et le reprouvé n’est tolérable, et à plus forte raison si l’on prétend être prophète, le messie ou Fils de Dieu, comme c’est le cas de Jésus! Le psalmiste ne dit-il pas : “Iis font du mal, je me tiens en prière!” et ailleurs: “le reprouvé est méprisable” ou encore, ” Je ne m’assieds pas chez l’imposteur, je n’entre pas chez l’hypocrite, … je ne m’assieds pas chez les impies..” (cf. Ps 25) ? Comment donc expliquer l’attitude de Jésus par rapport à un tel patrimoine séparatiste ? Nous sommes là en face d’un pluralisme marqué par deux approches religieuses opposées. Essayer de se justifier ou de s’expliquer ne résoudra pas le problème et ne donnera pas raison à Jésus, condamné d’avance par ses adversaires. Alors il utilise une parabole, un récit fictif inventé de toute pièce, qui permet à chacun de suivre les personnages, d’apprécier leur comportement et de tirer ses propres leçons. Dans cette parabole Jésus identifie subtilement des personnes à des personnages.

Les personnes sont du monde réel, alors que les personnages sont anonymes et fictifs. Mais à la fin, chacun devra se reconnaître dans tel ou tel personnage, et c’est cela le but d’une parabole. Pour mieux comprendre ce jeu de personnes et de personnages, repérons les ensembles comme suit : Jésus et le Père prodigue ; le fils aîné et les pharisiens ; le fils prodigue et les publicains (pécheurs). Quant aux serviteurs du père prodigue, mettons-les avec les anges du ciel. Après cela, relisons la parabole et tirons quelques conclusions.

Deux grands Actes  se déroulent dans la parabole:

1-Premier acte : Le fils prodigue en scène. Trois moments : son péché, son repentir et son retour vers le père. Voici son péché : la revendication de l’héritage avant la mort du père (Esprit égoïste, capitaliste et anti communautaire) ; l’éloignement de la maison du père (revendication d’une autonomie absolue par rapport au père, errance existentielle et morale, refus de sa grâce,  Orgueil, suffisance et manque de docilité à l’Esprit du Père) ; et enfin, la vie de débauche (banditisme, libertinage, une vie sans tabou, foi ni loi) ! Son identité réelle est donc celle d’un pécheur, un pécheur public,  comme ce sera le cas avec les publicains de l’évangile, avec qui Jésus mange !  Crise et prise de conscience : sont à noter ici l’examen de conscience, provoqué par sa nouvelle situation de misérable solitaire, abandonné en pleine famine.

Cet examen de conscience va être éclairé par un jugement de conscience où, enfin libéré des passions et des « assauts des démons », l’enfant prodigue revient à lui-même (‘entre en lui-même’), retrouve sa pleine lucidité et décide de revenir sur le bon chemin. Notons que la souffrance, le dénuement complet dans lequel il s’est retrouvé au point de vouloir manger ce que mangeaient les cochons, sans d’ailleurs le pouvoir, vont beaucoup l’aidé dans ce retour : « Alors il réfléchit……et se dit : ‘Je vais retourner vers mon père et je lui dirai : j’ai péché contre le ciel et contre toi. Je ne mérite plus d’être appelé ton fils. Prends-moi comme l’un de tes ouvriers ! » Décision du retour vers le père : ce serait une erreur grave que d’ignorer la  souffrance réelle de cet enfant en cet instant ou de croire que ce retour vers son père a été simple ou opportuniste. Il aurait pu choisir de crever, plutôt que d’affronter la honte et l’humiliation d’une remise en cause ; retourner en arrière !

En effet, il est à remarquer que celui qui retourne n’est plus celui qui était parti. Un pécheur orgueilleux, ami de la vanité et du néant était parti de la maison avec tous ses biens c’est-à-dire tous ses vices et c’est un pauvre, dépouillé de toute suffisance qui revient ! Un insoumis était parti et c’est un humble, un ouvrier soumis qui ne compte plus sur lui-même mais sur la grâce du père, qui revient ! Parti médiocre et impénitent, il revient parfait et converti ! Il s’agit là véritablement de mort et de résurrection ; et seul le Père-Dieu qui sonde les reins et les cœurs pouvait le savoir et le comprendre !

2-Deuxième Acte : Le Père prodigue et le fils  aîné ! « Votre père qui est aux cieux voit tout ce que vous faites dans le secret et il vous le revaudra ! » (Mt 6, 3.6.18). Oui le Père prodigue (Dieu) sait le cheminement intérieur de perfection que vient de faire son fils cadet ! Il est fier de lui et guette impatiemment son retour ! Dès qu’il l’a vu, il court à sa rencontre comme on court à la rencontre d’un héros, d’un grand vainqueur ! Et le couvrant de baisers (en signe de satisfaction), il lui fit mettre un anneau (signe d’autorité), les sandales (signe de l’homme-libre en opposition à l’esclave qui va pieds nus), fait tuer le veau gras (signe d’un grand événement) et enfin la musique et les danses (expressions de fête et de joie).

Le fils aîné qui était au champ (signe de fidélité absolue à son père et à l’esprit de l’alliance) arrive, satisfait de lui-même, tout rempli de fidélité et de sa bonne conduite. Sa conscience tranquille, était retournée sur elle-même, contemplant la splendeur de sa droiture et la pureté de tous ses replis ! A ses yeux, il est irréprochable. Et c’est vrai jusque-là ! Mais malheureusement, une telle conscience de soi n’est souvent pas faite pour voir les autres, surtout quand ils sont reconnus déjà comme pécheurs, menant une vie de débauche et d’infidélité ! La cohabitation est inadmissible. Comme les pharisiens méprisant Jésus, le fils aîné incrimine le père et refuse de rentrer à la maison. Il est outré par le bon accueil que le père fait à ce fils qui pour lui n’est rien d’autre que pécheur, un pécheur à qui il n’est plus permis d’être un frère ! Mais le pire, c’est que le père à fait tuer le veau gras pour l’infidèle alors que lui le fidèle, n’a jamais eu un chevreau !  La frustration est à son comble ! Le père n’est plus logique ! Il n’est pas juste et comme Jésus devant les pharisiens, ce père a perdu pour son fils aîné toute crédibilité.

Oui cela ne peut arriver qu’à celui qui pense qu’il n’y a que le veau gras dans la maison du père. Or le père a beaucoup plus que le veau gras ! Il y a encore mieux et davantage pour tous les enfants ! La vie avec lui ! Quelle leçon pour nous en ce temps de Pâques et en cette année de foi ; et surtout pour vous séminaristes qui êtes en marche vers le sacerdoce ?

Je nous propose trois petites :

–         L’aventure du l’enfant prodigue nous apprend que le péché n’est pas toujours détestable ; et il y a une certaine jouissance dans l’errance ! Mais une fois consommé jusqu’à la lie, il devient un poison, une amertume qui brûle nos entrailles et trouble irrésistiblement notre conscience ! C’est précisément en ce moment que le pécheur se rend compte du cadeau et don précieux que Dieu nous fait en rendant possible un retour sur nos pas : la conversion ! Ceci n’est pas donné aux anges ! leur faute est éternellement irréversible ! ils n’ont pas la chance du « shouve » (conversion). Saisissons-donc la main que Dieu nous tend en ce temps et retournons vers lui en toute confiance !

–         La frustration et le choque du fils aîné vient pour nous montrer qu’il y a quelque chose de plus que la vertu ! Les philosophes (Confucius, Aristote et st Thomas) nous enseignent que la vertu est l’acte humain le plus parfait, certes, mais pour les pèlerins du royaume des cieux que nous sommes, il faut aller au-delà de la vertu pour atteindre la perfection ! Si la vertu exige la raison, la volonté et la conscience, la perfection exigera la mort de soi, l’abandon confiant au Père et l’accueil de la grâce de sa présence qui crée et recrée ! La justice est la vertu humaine, la miséricorde divine l’assume et la transcende ! Laissons-nous instruire par cette miséricorde !

–         Enfin, dans la personne de Jésus et dans le personnage du Père prodigue, nous voyons l’acteur idéal de la réconciliation, de la vraie justice et de la vraie paix ! Africae munus, c’est-à-dire l’Engagement de l’Afrique au service de la réconciliation, la justice et la paix, n’est pas un appel événementiel, d’un moment ni de la seul Afrique ! Non ! Se réconcilier avec Dieu, avec son frère et avec soi-même est un appel de tous les temps, de ce temps de carême et d’aujourd’hui ! Puisse la grâce du Père qui nous réconcilie avec lui par le sang de son Fils dans et par l’action de l’Esprit Saint, nous donne d’aller au-delà de nous-mêmes pour le trouver et demeure avec lui ! Amen !

P. Vincent MAKOUMAYENA, pss.