5e DIMANCHE DE CARÊME

1ère lecture : Is 43, 16-2
Graduel : Ps 1252ème lecture : Ph 4, 8-14
Evangile : Jn 8, 1-11  

Bien chers amis, Au fur et à mesure que s’accentue la montée vers Pâques, les éléments d’un affrontement de Jésus avec ses adversaires s’accumulent. La raison de cette hargne contre le Christ est bien connue : sa compréhensive miséricorde envers les pécheurs et autres publicains ; ce qui prend le contre-pied de la scrupuleuse sévérité des pharisiens. Dimanche dernier, récusant cette justice pharisaïque qui anéantit le pécheur plutôt que d’éradiquer le mal, Jésus avait proposé à la foule la célèbre parabole de l’enfant prodigue. Comme pour lui faire appliquer une miséricorde qu’il s’est plu à enseigner de façon spécieuse dans ladite parabole, les circonstances amènent Jésus au-devant d’une situation humainement embarrassante : le cas de la femme adultère.

La déclaration des scribes et des pharisiens est solennelle et brutale, presque provocatrice. Ils étaient sûrs de leur prise et cette fois-ci l’affaire était entendue. L’adultère est une faute grave que toutes les civilisations condamnent sévèrement. Là-dessus, la loi divine est formelle : « Tu ne commettras pas d’adultère » (Ex. 20, 14 ; Dt. 5,18). Les scribes et les pharisiens le savent. La foule le sait aussi qui suit, féroce et prête à passer au terrible acte de la lapidation, pierres à la main. La femme le sait aussi, elle qui attend avec résignation, l’exécution inexorable d’une condamnation implacable. Tout le décor d’un drame intérieur est planté pour Jésus : s’il condamne cette femme à mort, il détruit l’image de miséricorde qu’il donnait aux pécheurs. S’il acquitte cette pécheresse, il transgresse la loi divine et il est passible lui aussi de mort pour blasphème contre Dieu. Ainsi donc, avec le procès de la femme, c’est aussi le procès de Jésus qui s’organise. Il ne reste donc qu’à attendre le Maître qui, jusque-là, a gagné tous les combats juridiques menés contre lui. Voilà qu’il se baisse sur le sol pour écrire on ne sait quoi : l’attente est longue, les ardeurs semblent s’émousser, mais la patience des justiciers est intacte.

Jésus prend le temps de réfléchir et peut-être de faire fléchir cette meute haineuse assoiffée de vengeance. En fait, Jésus sait qu’il n’a à faire qu’à la pécheresse. Le cœur à cœur est avec elle et non avec une foule d’accusateurs intransigeants, besaciers hypocrites qui cachent leurs péchés pour juger ceux des autres. En bon juif, connaisseur et pratiquant des Ecritures, Jésus  se reporte en esprit au jugement de Daniel qui a sauvé Suzanne d’une mort inéluctable sous l’accusation de deux vieux vicieux corrompus par le mal. Jésus prend donc le temps de la réflexion, sans précipitation. C’est peut-être le sens de cet instant mystérieux où il se penche sur le sol pour écrire quelque chose, qu’à ce jour, aucun exégète n’a pu déchiffrer. Il lui fallait le temps de faire entrer dans le sanctuaire de leur conscience, et accusée et accusateurs. Ils seront finalement mis dos à dos pour amener chacun à penser à son propre sort de pécheur. Et la phrase de Jésus vient comme un couperet : « Que celui qui n’a jamais péché soit le premier à lui jeter la pierre…. » (Jn 8, 7). Les voilà qui s’exécutent en un geste qui dit tout d’une auto-accusation. Le résultat ne se fait donc pas attendre. Ils partaient un à un en commençant par les plus anciens. Leur cœur a-t-il été touché ? L’Evangile ne le dit pas, mais rien n’empêche de le penser  et de l’espérer. « Nul n’est trop loin pour Dieu », avons-nous abondamment chanté en ce temps de carême. Mais ce qui nous importe le plus ici, c’est autant l’attitude de Jésus que celle de la pécheresse.

Jésus adopte face à elle son habituelle attitude de compassion, de miséricorde, de pardon et d’encouragement à la conversion. Le face-à-face de Jésus et de la pécheresse est pathétique et saisissant : la miséricorde face à la misère, dit Saint Augustin. Jésus ne s’acharne pas sur celle qui était en face de lui. Il ne lève ni le ton ni les yeux sur elle. Il use de discrétion, de simplicité, de pédagogie corrective. Il n’accuse pas ; il ne pose pas de questions gênantes. La seule phrase qu’il ose adresser à la femme est un mot d’encouragement à la conversion et de libération définitive: « Moi non plus je ne te condamne, va et ne pèche plus » (Jan 8, 11). Jésus se montre un homme libre, qui ne participe pas à la rage et à la condamnation ambiante. Son anticonformisme s’étale au grand jour tant qu’il s’agit d’en tirer du bien. Quelques exemples le montrent dans l’Evangile.

Malgré la suspicion dont il était l’objet de la part de ses apôtres, il n’hésite pas à recevoir et à discuter avec la samaritaine (Jn 4, 5-42) : on connaît la suite. Se laissant mouiller les pieds par les larmes de Madeleine, la pécheresse publique, il l’emmène à la guérison morale et au soulagement de son être (Lc 7,38). Disons-le, rien n’arrête Jésus sur le chemin du bien. Le résultat est qu’il cristallise sur lui la rancœur et l’accusation explicite des pharisiens : « C’est un ami des publicains et des pécheurs » (Lc 7, 34-35).  Mais de façon claire et déclarée, il avait choisi d’être « le bon berger », (Jn 10, 11) « celui qui laisse 99 brebis dans la plaine pour aller chercher celle qui est perdue ». (Mt 18, 13 ; Lc 15, 5 ; 9….) Faut-il déjà discerner dans l’attitude de Jésus la sollicitude pastorale qui doit être celle du prêtre devant la laideur du péché qui défigure l’image de Dieu dans la personne du pécheur ? Je crois que oui. Il faut même oser dire que nous prêtres et futurs prêtres devrons avoir souci de sauver, contre vents et marées, toute personne dans la détresse, sans souci excessif du qu’en-dira-on inhibiteur.

Devant Jésus se tient coi  et tranquille, courbée sous le poids de son péché, très peu fière d’elle, celle que l’Evangile appelle la pécheresse. Elle était là sans défense, livrée à la raillerie et la vindicte de ses accusateurs. Sa sentence était connue depuis. Elle ne méritait qu’une mort infâme. Ce verdict prononcé et exécuté récemment par les djihadistes au Mali nous montre la détermination des gens en pareille circonstance. La femme ne s’en défend pas, en se livrant à une dénégation inutile, qui l’enfoncerait davantage dans son mal en l’éloignant de la miséricorde de Dieu. N’oublions pas que seule la reconnaissance explicite de la faute et un repentir sincère sont les principaux canaux de la grâce de Dieu qui irrigue les cœurs droits et sincères. Cette attitude effacée vécue dans la douleur d’une faute dont elle appréhende peut-être pour la première fois la gravité, lui donne de recevoir la grâce de Dieu par la parole de Jésus: « Moi aussi je ne te condamne, va et ne pèche plus ». Jésus ne confine pas l’homme à son péché, mais en l’homme pécheur il fait toute chose nouvelle. Par la bouche du prophète Isaïe, le Seigneur dit dans la première lecture : « Ne vous souvenez pas d’autrefois, ne songez plus au passé. Voici que je fais un monde nouveau ». (Is 43, 18-19).

Comme on le voit, le pardon de Jésus n’est pas une invitation à plus de péché mais plutôt une invitation à ne plus pécher. En clair, Jésus appelle à la conversion. L’attitude de Jésus dans l’évangile en face du pécheur n’est toujours que pitié et pardon dans la confiance, et jamais admonestation et condamnation. Si de temps en temps il lève le ton, c’est pour dénoncer justement l’injustice et l’intransigeance de ceux qui lient des fardeaux pesants sur la tête des gens, alors qu’eux-mêmes ne les touchent pas du doigt (Mt 23, 4 ; Lc 11, 46). Devant tout ceci, laissons-nous enseigner par chacune des attitudes relevés en cet évangile : En Jésus, regardons le fils de Dieu fait homme pour nous dire quelque chose de la miséricorde de Dieu. Il nous arrivera, nous pasteurs et futurs pasteurs, de nous trouver devant des situations dramatiques où la misère matérielle et morale de l’homme affleure la peau. Sachons prendre le temps de démêler l’écheveau, sans précipitation et sans parti pris, afin d’être le canal de l’amour de Dieu qui est venu, « non pour les justes mais pour les pécheurs » (Mt 9, 13 ; Mc 2, 17 ; Lc 5, 32).

Dans les accusateurs qui sont venus, pierre à la main, régler les comptes à cette femme sans penser à ceux avec qui elle aurait commis le péché, regardons ces hommes intransigeants et injustes, adeptes d’une justice expéditive, eux qui braquent les phares sur les fautes des autres pour les y  enfoncer,  avant peut-être de dégoupiller tristement la bombe de leur haine et de leur venin sous l’éclairage d’une  lumière providentielle. C’est tout le bonheur que l’on peut souhaiter à toutes les personnes condamnés avec précipitation par la justice inique des hommes et qui auraient pu se corriger de leurs fautes ! En cette femme, regardons tous les pécheurs défigurés en leur péché et qui apprennent à revivre, en ayant rencontré le regard de Dieu dans leur vie. Notre rôle de pasteur, c’est de sortir le pécheur de son ghetto spirituel, surtout par le salvifique sacrement de renouvellement de l’être humain qu’est le sacrement de pénitence. Mais il faut savoir en user soi-même pour en faire profiter les autres avec bonheur. Comme nous le voyons, les textes de ce 5ième dimanche du Carême nous introduisent dans le mystère du Christ mort et ressuscité et détenteur à jamais d’une miséricorde infinie. Mort pour nos péchés, il ressuscite pour nous donner la vie de Dieu. Sachons nous nous nourrir de ces textes, les méditer pour nous préparer le mieux possible à entrer dans le mystère du Christ ressuscité. Amen.

P. Nicolas HAZOUME, Recteur du Grand Séminaire St Paul de Djimè.